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Faire réfléchir les enfants

Proposé par Michel Tozzi le . Publié dans Articles de fond

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 Auteur : Michel Tozzi, Professeur d'université, Montpellier III

Je vais m’adresser ici principalement aux parents, aux grands-parents qui ont souvent plus de temps, aux enseignants et éducateurs qui sont dans la salle. Et plus généralement à ceux qui s’intéressent à l’enfance et à la philosophie.

Mon propos sera de se demander comment on peut aider les enfants à réfléchir. Et plus précisément en partant de leurs questions, qui sont nombreuses et souvent passionnantes. Osons le mot pour ceux qui n’ont pas peur : comment les aider à philosopher ? 

I) Les questions d’enfants 

Partons de certaines questions posées par les enfants eux-mêmes, en famille ou à l’école.
- Comment les fossiles se sont produits ?
- Comment la terre s’est formée ?
- Comment le papier est fabriqué ?
- Comment les muscles se développent ?
- Comment les os tiennent notre corps ?
- Comment arrive le hoquet ?
- A quel âge meurt un chien ?
- Qu’est-ce que ça mange les escargots ?
- Le dedans des fleurs, comment ça s’appelle ?
- Pourquoi Napoléon a perdu la bataille de Waterloo ?
- Ça veut dire quoi terrestre ?
- En quelle année a été inventée la télé ? Etc.

Ces questions, je peux y répondre assez facilement, parce que ce sont des questions scientifiques, biologiques, historiques. Et si je ne sais pas, je peux trouver la réponse dans un livre ou sur internet (ou les hypothèses formulées, par exemple sur la disparition de dinosaures).

On sent bien que ces questions ne sont pas du même ordre que celles-ci :
- Pourquoi certaines paroles font du bien et d’autres mal ?
- Pourquoi le monde des enfants est merveilleux ?
- Pourquoi le monde des adultes est laid ?
- Pourquoi la lune c’est pas le soleil ?
- Pourquoi il y a des hommes et des femmes, pourquoi il n’y a pas que des femmes ?
- Pourquoi est-on fille ou garçon ?
- Pourquoi on a un sexe ?
- Pourquoi on s’embrasse ?
- Comment on fait un bébé ?
- Est-ce que je serai plus tard obligée d’avoir un bébé ?
- Pourquoi les autres rigolent quand on parle d’amour ?
- Pourquoi on s’aime ?
- Comment on sait qu’on aime vraiment ?
- Comment on sait qu’un amour c’est fini ?
- Est-ce que c’est bien d’avoir un frère ou une sœur ?
- L’amitié, çà peut durer toujours ?
- Pourquoi il y en a qui veulent tuer ?
- Comment on tombe dans un coma ?
- Pourquoi Jean-Paul II est mort ?
- Pourquoi on meurt ?
- Que se passe-t-il après la mort ?
- Qu’est-ce qu’on fait quand on est mort ?
- Quand on est mort, on peut continuer à rêver ?
- Peut-on parler à un mort ?
- Pourquoi il est mort Kévin, il a été méchant ?
- Maîtresse, tu as des cheveux blancs, est-ce que tu va mourir ?
- Arthur, le poisson de la classe, vient de mourir : est-ce qu’on l’enterre ?
- Qui est Dieu ?
- C’est plus qu’un homme ou pas ?
- Pourquoi des parents connaissent Dieu et d’autres pas ?
- Ma religion est-elle meilleure que la tienne ?
- Qui a créé Dieu ?
- La première graine, d’où vient-elle ?
- Est-ce que l’infini a une fin ?
- Où c’est le plus loin ?
- Peut-on vivre seul ?
- Pourquoi mon copain, il est pas pareil que moi ?
- Quelle différence entre amie et copine ?
- Pourquoi je m’appelle Lola ?
- Est-ce qu’il y a quelqu’un qui sait tout ?
- A quoi çà sert qu’on existe ?
- Pourquoi vit-on ?
- Quelle est la chose la plus belle ?
- Est-ce qu’on peut être heureux sans argent ?
- Comment être heureux ?
- Pourquoi on dit souvent : « c’est pas juste ? ». 

Ces questions nous perturbent. Questions sur la mort, qui angoissent les enfants, et nous angoissent.
Questions sur la sexualité, qui nous gênent.
Questions sur la religion ou la politique, qui embarrassent l’école laïque
Question sur l’origine, sur la vie et son sens sur l’identité et la différence.
Questions difficiles, sur lesquelles parfois nous n’y voyons pas clair nous-mêmes, et sur lesquelles nous savons qu’il y a des réponses contradictoires, données par des gens qui y ont beaucoup réfléchi, comme de grands philosophes.

II) Comment réagir par rapport à ces questions ?

La fausse piste : répondre immédiatement, sans un minimum de réflexion.
Croire que l’on peut boucher le trou de l’angoisse existentielle.

On ne peut éteindre une question existentielle d’enfant. Ce sont des questions non d’enfants, mais d’hommes, en l’occurrence de petits d’homme. Des questions liées à notre condition humaine : Qui suis-je ? Qu’est-ce que l’homme ? Pourquoi suis-je né ? Pourquoi dois-je mourir ? Y a-t-il quelque chose après la mort ? Ma vie a-t-elle un sens ? Que puis-je connaître ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ?

L’enfant, qui n’a pas choisi de naître, est « jeté-là ». Et entre son premier cri et son dernier soupir, il faudra faire avec, avec sa vie. L’enfant est une question vive. Il a l’âge des pourquoi, des questions d’homme. Déjà. C’est lui qui pose à trois ans la question de la mort, et entre 4 et 6 ans, il nous bombarde avec ses questions bien gênantes, dont on aimerait soi-même être débarrassé.

Il faut donc changer d’attitude. Prendre en compte les questions des enfants, pour qu’ils se sentent entendus et compris. Mais ne pas répondre à la place de l’enfant, parce ce que la réponse l’empêcherait de réfléchir. Accompagner ses questions pour que l’enfant commence à penser par lui-même. 

Comment faire ?
Savoir entendre ses questions, les prendre au sérieux. Ne pas penser que ce ne sont pas des questions de son âge, parce qu’elles sont précisément de son âge. Voir dans ces questions l’expression de l’inquiétude humaine, du désir de savoir. Philosophe cela signifie étymologiquement désir de savoir.

Pendant longtemps, on a pensé que l’enfant était trop petit, qu’il fallait le protéger, le préserver du monde adulte, qu’il serait bien tant, plus tard, de réfléchir à ce monde. Mais aujourd’hui, le monde fait effraction chez lui par la télévision, par internet, qui ne lui épargne aucune violence, aucune noirceur. Il faut dès le plus jeune âge le préparer à absorber le choc, en développant chez lui la réflexion, en lui donnant des outils pour comprendre ce qu’il vit et s’y orienter. Lui apprendre à penser par lui-même, telle est la tâche des éducateurs.

C’est pourquoi l’on parle de plus en plus de philosophie avec les enfants, de philosopher avec les enfants.

C’est un courant qui s’est développé dès 1970 dans le monde, sous l’influence d’un philosophe américain, M. Lipman, qui trouvait que ses étudiants à l’université manquaient de raisonnement logique, et qu’il fallait développer leur faculté de raisonner bien avant.

Il a écrit 7 ouvrages de la maternelle à la classe terminale où des enfants discutent, et mis au point une méthode pour animer des discussions philosophiques entre eux sous la conduite d’un maître. Depuis les années 2000, d’autres méthodes se sont développées en France, et toute une littérature d’ouvrages pour les enseignants et les enfants s’est répandue.

A titre d’exemple, à l’âge de la maternelle, la collection Picolophilo de Michel Piquemal, chez Albin Michel, ou Okapi chez Bayard Presse. Dès 7 ans la collection Philozidées d’Oscar Brenifier (C’est bien, c’est mal, La question de Dieu, L’amour et l’amitié, Le sens de la vie…). Dès 8 ans, la collection Philozenfants chez Nathan : Le Beau et l’art, c’est quoi ?, La liberté, c’est quoi ?, Le Bien et le mal, c’est quoi ? Les sentiments, c’est quoi ? Chez autrement jeunesse, Le bonheur selon Ninon, La Vérité selon Ninon. La collection Les goûters philo de Brigitte Labbé, chez Milan (Le rêve et la réalité, La tristesse et la joie, Dieu et les dieux, La guerre et la paix, Les garçons et les filles). Dès 10 ans, la collection Phil’art, chez Milan (C’est quoi la mémoire ?, Le réel ? La liberté, la nature ?). Et il y a les plus connues, les Philofables de Michel Piquemal, Les Philofables pour vivre ensemble et les Philofables pour la terre. D’autres éditeurs se lancent dans des vulgarisations de philosophes pour les enfants, comme la collection des Petits Platons, ou celles du Cheval vert.

Ce  sont des ouvrages ad hoc, pour faire réfléchir les enfants. Mais il y a aussi des écrivains qui produisent une authentique littérature avec des albums consistants et résistants, dans la lignée du Petit prince de Saint-Exupéry ou Vendredi et la vie sauvage de Michel Tournier, qui prêtent à la réflexion, comme Yacouba de Thiery Dedieu. Nous ne pouvons que conseiller aux parents d’acheter de tels ouvrages ou de les sortir à la médiathèque de Narbonne pour accompagner leurs enfants.

III) Les enfants sont capables de philosopher

Qu’est-ce que tout cela suppose ? Que les enfants soient capables très tôt de réfléchir. C’est une idée récente. On pensait qu’ils étaient trop petits, que leur langage était trop rudimentaire, que leur pensée n’était pas développée, qu’ils n’avaient pas assez de connaissances. C’est parce que l’on n’avait pas essayé, osé. En fait les enfants attrapent la pensée avec le langage, instrument social qui les précèdent et où les mots, même quand ils renvoient à des objets concrets, sont abstraits. On postule donc « l’éducabilité philosophique des enfants », leur capacité de penser, même avec un langage simple.

Cette possibilité, cette potentialité va se développer, comme tout apprentissage, avec l’exercice régulier de la réflexion. C’est pourquoi nous recommandons aux parents de discuter le plus souvent possible avec les enfants, non sur des questions où il faut prendre des décisions communes (Où va-t-on cet été ?), ce qui peut avoir évidemment un intérêt dans une famille qui veut associer l’enfant à des décisions collectives, mais sur des sujets à enjeu intellectuel parce qu’ils impliquent une réflexion de l’enfant (Qu’est-ce qu’une loi juste ? Y a-t-il des cas où l’on doit mentir ? Pourquoi les hommes sont-ils violents ?). Et aux maîtres d’organiser dans leurs classes des discussions à visée philosophique, en prenant comme supports certains albums de jeunesse, des contes, des mythes, parce qu’ils sont une source inépuisable de réflexion.

Par exemple dans Yacouba, le jeune héros, qui doit pour son initiation tuer le lion pour devenir guerrier, rencontre un lion blessé : doit-il le tuer, sans aucun mérite parce qu’il est blessé, mais en ayant tenu son contrat (ramener un lion) ? Ou l’épargner, sans ramener le lion que son père et sa tribu attendent, parce qu’il est blessé et n’aurait aucun mérite à le tuer ? Est-il un vrai guerrier, qui ne tue que des lions combattants, ou un mauvais guerrier, qui ne ramène pas le lion attendu ? Est-il courageux de se confronter à la loi de la tribu qu’il lui enjoignait de ramener un lion, ou n’est-il pas courageux parce qu’il ne va pas chercher un autre lion bien vigoureux. Et qu’est-ce que le courage : braver la loi de son pays et n’écouter que sa conscience morale, ou tuer qui l’on doit tuer pour devenir un homme ?

Le mieux est de partir des questions des enfants eux-mêmes, parce qu’une question met en recherche, motive l’enfant pour trouver une réponse : celles d’abord de compréhension de l’histoire, sans lesquelles on ne peut pas ensuite comprendre les questions de fond posées par le texte. Puis en (se) demandant quelle question pose, me pose ce texte, et comment y répond-il.

IV) Exemple d’un ouvrage pour développer le jugement moral des enfants

C’est dans cette perspective que nous avons écrit un ouvrage pour les enfants de 8 à 12 ans, La morale, çà se discute. Il s’agit de petits dialogues dans lesquels 4 enfants, 2 garçons et deux filles, qui cassent les stéréotypes entre filles et garçons, discutent entre eux de questions morales qui leurs sont posées au cours de leur vie quotidienne en famille, dans la rue, en classe, en récréation. Et ils ne sont pas du tout d’accord.

Lire P. 142. Puis 160. 231.133. Voyez le principe : on prend des situations simples, on développe des arguments compréhensibles mais contradictoires, ça discute et ça fait réfléchir les enfants, et on demande à l’enfant-lecteur ce qu’il en pense... Il en discute avec ses parents, ou en classe avec ses camarades sous la conduite du maître.

Cet ouvrage va être utile parce qu’à la rentrée 2015 est mis en place un nouveau cours d’enseignement moral et civique, recommandant de procéder à des discussions à visée philosophique…

Pour aller plus loin, deux références

- Mon site, où tous les articles que j’ai écrit sur les Nouvelles Pratiques Philosophiques, en particulier avec les enfants, sont gratuitement téléchargeables :
www.philotozzi.com
- Le site de la revue internationale de didactique de la philosophie dont je suis rédacteur en chef,  Diotime, se trouve sur le portail des revues de l’Education Nationale :
www.educ-revues.fr/diotime/     
Tous les articles avant trois ans sont gratuitement téléchargeables.
Abonnement annuel : 14 euros.

Note (1) : Michel Tozzi, professeur émérite à l’Université P. Valéry de Montpellier, chercheur en didactique de l’apprentissage du philosopher, en particulier avec les enfants. A fait soutenir une douzaine de thèses sur la philosophie avec les enfants, écrits des ouvrages et de nombreux articles sur la question. Expert de l’Unesco en philosophie avec les enfants.

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